mardi 15 octobre 2013

L’ami Pierre

Texte de Bernard Clavel et photographies de Jean-Philippe Jourdrin
Éditions Duculot – maquette Jacques Carelman – année 1978
74 pages -  isbn 2-8011- 0206-7

L’ami Pierre est un récit-album  écrit par l’écrivain Bernard Clavel, récit d’imagination confronté à la réalité du véritable personnage appelé Pierre.  
 
      
 
1- Présentation
« Ce livre est un livre miroir  » annonce Bernard Clavel en préambule. Lui, l’écrivain imagine l’existence d’un vieux paysan à partir de photos qu’il a choisies. Puis le photographe Jean-Philippe Jourdrin narre la vie quotidienne de cet homme, l’ami Pierre. Le réel et l’imaginaire se renvoient ainsi des images qui arrivent à se confondre.

2- La maison en bois de lune
Une photographie, c’est un univers où Bernard Clavel va pénétrer à la rencontre de celui qui deviendra l’ami Pierre et que bien sûr, il ne connaît pas encore. Première impression : cet homme possède  « son gros poids d’humanité sonore et colorée… qui a des choses dans les choses et dans les mains ». Le niveau de convergence entre l’existence de l’ami Pierre et la façon dont l’écrivain se la représente a finalement peu d’intérêt, sinon de découvrir « plusieurs hommes sous un visage, plusieurs âmes derrière un regard ».

La conversation s’engage autour d’un verre de vin. Ses rêves à Pierre, c’était de naviguer et voir du pays, comme Clavel navigant perché sur le chêne du jardin de ses parents à Lons-le-Saunier, aller à Paris pour réussir abandonnant la terre de ses parents comme Clavel le fera lui-même et en gardera toujours des regrets. [1] Tout ça est bien loin désormais et il pense qu’on a beau tenter de comprendre le monde actuel, « bien malin celui qui te dirait de quoi il finira par accoucher ».

L’expérience de Paris dure peu. Mauvais souvenirs. Il revient au pays, retrouve la terre [2] se loue comme journalier et construit sa ‘maison en bois de lune’. Dans son pays, pour qui n’a rien, pas même un toit sur la tête, il existe une solution : construire une maison en une seule nuit, du coucher au lever du soleil sur une parcelle communale. Pour y parvenir, il faut du cœur à l’ouvrage, une grosse amitié pour une grande entraide. Depuis, il est chez lui pour la vie ; aucun propriétaire pour rogner sa liberté. Á sa mort, on rasera la maison et le terrain redeviendra terre arable. Cette solidarité de tout de village fut pour lui un grand moment gravé dans son cœur comme la réalisation d’un conte de fées.

Pour lui, « le paysan a cessé d’être l’homme de la terre où le pain qu’il mange n’est plus produit avec ses mains» Nulle nostalgie du passé ou de sa jeunesse, il constate que le monde qu’il a connu et aimé va disparaître avec lui.

3- La vie de Pierre Le Ny
L’ami Pierre se nommait en réalité Pierre-Marie Le Ny et habitait un petit village du Morbihan. Il connut la jeunesse d’une famille pauvre de paysans bretons au début du 20e siècle puis la guerre dans Les Dardanelles. Démobilisé en 1919, il transporte des marchandises et est victime d’un grave accident de travail. Il se marie en 1924 avec Marie-Mathurine Mahé dont il aura 2 enfants : Albert mort de maladie en 1941 et Angèle qu’il ne fréquente vraiment qu’à la fin de sa vie. Il retourne alors travailler la terre, surtout la betterave vers Chartres puis dans le Loiret. Vie miséreuse où le couple est obligé de laisser les enfants aux grands-parents. Touché par la crise économique des années trente, il travaille dans un usine puis dans les chemins de fer.

Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier et envoyé en stalag. Sauvant de la noyade le fils du chef de camp, il est libéré, rapatrié en juillet 1941. Mais il va rapidement divorcer. Il sait que le monde change et qu’il a subi les événements. Il faut bien vivre et devient ouvrier betteravier. Peu à peu, il gagne la confiance de monsieur Bomart qui fournit gîte et chauffage en échange de menus travaux.

L’arrivé de la retraite ne modifie guère ses habitudes. Il poursuit son travail autant par goût que par nécessité. Il ne fait guère cas de l’argent ; il se débrouillerait toujours. Son univers, c’est ses copains, l’entraide mutuelle, les parties de cartes au bistrot du village. Il meurt en 1975 d’un cancer de l’œsophage à l’âge de 76 ans.

C’est en 1975 que commencèrent les séances de photos pour ce livre. Timidement au début, en monochrome puis ils réalisèrent ensuite les séries du rasage où Pierre pose, barbouillé de savon à barbe, et des pommes de terre où il n’arrête pas d’éplucher des patates. Une grande complicité ponctuée de rires. De bons moments pour cet homme simple malmené par la vie avec en particulier en janvier 1975, cette fameuse dernière séance avec tous les copains réunis.

4- Bernard Clavel et Pierre Le Ny
L’imaginaire de Clavel se focalise sur les images de Pierre, cet homme déjà âgé, photographié dans son intérieur, dans son intimité quotidienne. Son approche de la vie et de l’actualité prouvent qu’il a connu d’autres milieux, d’autres expériences et qu’il n’a pas toujours été un paysan attaché à son terroir.

Les objets qui l’entourent ne fournissent que peu d’indices sur sa situation véritable, personnelle et familiale, et sur son itinéraire passé. Ceci explique les divergences entre imaginaire de l’écrivain et la réalité de Pierre Le Ny, la projection dans le passé de l’ami Pierre, cet homme né en 1899 qui a nécessairement connu les vicissitudes de son temps, en premier lieu la crise économique qui l’a touché et les 2 guerres mondiales qui ont largement influencé sa vie.

Bibliographie
* ''L’ami Pierre'', photos de Jean-Philippe Joudrin, éditions Duculot, Paris-Gembloux, 1978
* ''Le Rhône ou les métamorphoses d’un dieu'', photographies Yves-André David, édition Hachette, 1979
* ''Terres de Mémoire – Le Jura'', Bernard Clavel,  témoignage de Georges Renoy,  photographies de Jean-Marie Currien,  éditions Jean-Pierre Delarge, 1981, 223 pages,  isbn|2-7113-0202-4
* ''Célébration du bois'', Bernard Clavel, gravures de Georges Pons, éditions Robert Morel ? 1962

Notes et Références
[1] Thème qu’il reprendra dans son roman Le Silence des armes 
[2]  Pour lui, « un homme n’est jamais esclave de la terre, il l’est toujours de l’argent » 

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